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CONFERENCE PUBLIQUE A BALTIMORE le 19 juin 2015 sous l’égide de l’association

TRIANGLE HERMIONE 1780, Baltimore

Permettez moi en premier lieu de vous remercier d’avoir répondu à notre invitation et d’être présents ce soir  pour une conférence qui est aussi l’occasion de vous présenter notre future loge du Grand Orient de France à Baltimore, encore en gestation sous forme de ce que nous dénommons un Triangle. Je suis d’autant plus sensible à être parmi vous que,  citoyen d’honneur de Baltimore depuis le 3 juillet 1997 je suis porteur  d’un message de bienvenue que m’a adressé aujourd’hui Madame Rawlings-Blake maire de Baltimore.

 

Ce qui nous réunit ici donc, c’est la présence de la frégate l’Hermione dans le port et toute la symbolique forte qui s’y attache dans la relation franco-américaine et plus particulièrement dans celle à laquelle de très nombreux Francs-maçons ont œuvré de part et d’autre pour que prévalent des principes tels que la Liberté et la Fraternité. Ceux qui ont choisi de s’inscrire les premiers ont pu bénéficier d’une visite privée qui je le crois les marquera. J’avais eu le privilège d’accueillir dès le 19 avril 2000,  à Washington, DC  où j’étais Consul général de France, Monsieur Jean-Louis Frot, alors maire de  Rochefort, accompagné d’une importante délégation pour les mettre en rapport avec les futurs partenaires américains. Le projet lancé en 1997 était donc encore dans les nimbes et  ses promoteurs, l’association Hermione- La Fayette,  étaient en quête de financements conjoints franco-américains bien incertains. J’ai de l’admiration et un profond respect pour tout ce qui a été osé et courageusement mis en œuvre depuis lors. Ceux d’entre vous qui vous êtes inscrits les premiers avez eus le privilège d’une visite particulière à bord cet après-midi avant cette conférence, grâce à l’amical concours des American Friends of Hermione-Lafayette et de leur président , Miles Young, que je remercie chaleureusement.

Cette fois c’est au titre de mes fonctions au Grand Orient de France et de la délégation que m’a confiée le Grand Maître, Président du Conseil de l’Ordre, Daniel Keller que je viens m’adresser à vous. Je vous apporte aussi son salut car il porte une attention amicale et très soutenue à tout ce qui est entrepris pour faire revivre un évènement majeur de l’histoire franco-américaine intimement liée aux grands  principes et aux valeurs que porte le Grand Orient de France depuis 1773.

En 1780 la Fayette part pour voguer vers l’Amérique. C’est l’aboutissement d’un long processus qui n’a cessé de progresser et de se développer, tant dans les treize colonies anglaises d’Amérique que dans le royaume de France. En ce dernier lieu, de multiples facteurs vont se conjuguer amenant le Roi de France Louis XVI,  et son Ministre des Affaires Etrangères Vergennes, à entendre les raisons des partisans de l’intervention française et à offrir l’aide de son royaume à des rebelles contre leur Roi Georges III d’Angleterre. Ce processus se déroulera en deux étapes principales : des négociations entre les diplomates d’Amérique envoyés à la Cour de Versailles d’abord pour demander une aide matérielle et financière puis pour négocier un traité d’assistance et de commerce. A l’issue de la ratification de ce traité, le Roi décidera d’envoyer un corps expéditionnaire de 6 000 hommes porté par une importante escadre et chargera La Fayette d’aller en informer le Général Washington. Il lui confiera la frégate rapide qui lui permettra d’arriver à temps et de préparer les cantonnements de c corps expéditionnaire. Ce sera aussi la première intervention  du genre de l’histoire militaire avec des forces conjointes américaines interarmes.

L’année 2015 est donc marquée par une série d’escales dans des ports américains. Je suis particulièrement heureux d’y être associé aujourd’hui ici, à Baltimore, où la frégate Hermione mouille à deux pas d’ici . La reconstruction du navire de La Fayette,  l’Hermione, est en effet une formidable aventure qui est aussi l’occasion de porter un regard sur la relation historique étroite entre la France et l’Amérique en s’intéressant au prisme particulier du rôle essentiel qu’ont joué les rapports intimes entre les plus illustres francs-maçons de nos deux pays.  Nous nous intéresserons donc ici  à ce qui a pu contribuer à tisser des liens particuliers de part et d’autre de l’Atlantique. Une histoire  dont nous sommes tous aujourd’hui les héritiers. Car de la relation entre George Washington et le Marquis de la Fayette découlent bon nombre d’effets dont la symbolique reste forte. Mais nous serons aussi conduits à transcender cette dimension pour envisager la relation franco-américaine qui reste singulière et  complexe. Le rapport étroit, confiant et amical n’exclut pas les effets de différences fondamentales.

Ces différences, le jeune  philosophe Alexis de Tocqueville s’y est intéressé, en anthropologue  et sociologue aussi, pour analyser les grandes mutations intellectuelles et politiques de son époque en y consacrant entre 1835 et 1840 son célèbre ouvrage «  La Démocratie en Amérique » que vous connaissez tous. On y trouve déjà certaines clefs de lecture qui n’ont rien perdu de leur pertinence.

Mais revenons en arrière à la fin du 18ème siècle, un siècle plus tôt,  période où la France connait les premiers soubresauts de ce qui va bientôt déboucher sur la Révolution française. Un siècle aussi où, en terre américaine, la fronde des colons commence à se faire entendre.

Le jeune Marquis de La Fayette, issu d’une famille de la petite noblesse provinciale, orphelin dès deux ans , a fait son entrée dans le premier cercle de la grande noblesse à Versailles par son mariage avec Adrienne de Noailles. Riche héritier très jeune, tous les espoirs lui semblent dès lors permis même si l’univers impitoyable de la cour lui demeure étranger. Alors que chacun s’y plait dans la frivolité, aux bons mots d’esprit, le jeune La Fayette demeure ce qu’il est : un jeune Marquis provincial et gauche, peu enclin à s’intéresser aux futilités et aux commérages. Il n’est pas non plus attiré par les jeux de cette cour décadente qui entoure un roi Louis XVI près d’être déchu avant d’être emporté par la tourmente révolutionnaire. Dans ce Versailles futile il n’est donc guère à l’aise. Officier du régiment de Noailles, il est de surcroit sous la coupe de sa belle-famille. Dans ces conditions, le rêve d’aller en Amérique et y exercer ses talents sur les champs de bataille lui semble l’occasion d’échapper à Versailles et de se distinguer  pour revenir, espère-t-il déjà,  auréolé de ses hauts faits.

La frégate Hermione jouera un rôle important dans cette épopée américaine de La Fayette.

Car l’Hermione  est à la  fois part de notre mémoire maritime commune avec l’Amérique et de ce que la France de Louis XV avait choisi de faire pour venir en aide aux Insurgents en quête d’indépendance de la Couronne britannique. Mais il se trouve aussi que les principaux acteurs, de part et d’autre de l’Atlantique, et ce aussi bien du côté anglais, étaient tous et jusqu’au dernier, des Francs-maçons. Benjamin Franklin, Ambassadeur en France des jeunes Etats-Unis d’Amérique, était lui-même aussi Vénérable de la fameuse Loge « Les Neuf Sœurs » à Paris , celle-là même où se côtoyaient les esprits les plus brillants tels que Voltaire, Diderot, tous artisans des Lumières et membres de l’ancêtre du Grand Orient de France, la première Grande Loge.

Nombreux étaient déjà les francs-maçons américains   qui avaient  été les principaux acteurs de séquences majeures de l’histoire de l’indépendance des Etats-Unis  proclamée à Philadelphie le 4 juillet 1776. C’est encore eux qui, à Yorktown, contraindront l’Anglais Cornwallis, soumis aux attaques conjuguées de La Fayette, George Washington et Rochambeau, à se rendre le 19 octobre 1781. Nous y reviendrons. La guerre n’est alors pas terminée mais, dès lors, l’Angleterre sait qu’elle l’a perdue. Je laisserai le soin à d’autres, historiens plus qualifiés que moi, pour en traiter et de retracer ces pages de notre histoire commune, Mais je tenais à y faire ici référence pour rendre hommage au rôle essentiel qu’a joué l’Hermione, d’abord le 13 juillet 1780 en rade de Newport avec l’escadre de l’Amiral de Grasse, un autre éminent franc-maçon. Ce fut le  prélude à la victoire de Yorktown au terme d’une campagne qui aura duré 1 an, 11 mois et 15 jours.

Vous aurez bien compris après cette introduction faisant la part belle aux Francs-maçons, pourquoi il m’a semblé s’imposer de rappeler ici la contribution qu’ils ont apportée, dès les  premiers instants, à la genèse d’un rapport qui sera d’autant plus fort que George Washington et La Fayette établirent, progressivement mais d’autant plus durablement, une relation d’amitié fraternelle peu commune. Dans une petite étude que j’ai consacrée, en 2007, à cette page d’histoire, pour marquer le 250ème anniversaire de la mort du Frère Gilbert du Mortier, Marquis de La Fayette j’écrivais : « essentiellement réputé comme héros de l’Indépendance américaine, La Fayette fut aussi un franc-maçon extrêmement actif. Et cet aspect des choses, peut-être moins connu, mérite d’être mis en lumière car il fut déterminant dans ses options en faveur de la cause des Insurgés. Il avait côtoyé Benjamin Franklin en loge à Paris et devant le Congrès américain il déclarait : « Du premier moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée ; dès l’instant où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brulé du désir de verser mon sang pour elle ; les jours où je pourrai la servir seront comptés par moi dans tous les temps et tous les lieux, parmi les plus heureux de ma vie ».

Avec La Fayette est véritablement née une légende franco-américaine reposant largement, cela vient d’être rappelé sur les liens étroits établis entre lui et Washington. Ils méritent sans doute d’être nuancés comme j’ai pu en juger en consultant les échanges de correspondances conservés à Washington par la société des Cincinnati à Anderson House. Mais une légende est née. Il n’existe aucun lieu aux Etats-Unis dans lequel on ne trouve pas trace de La Fayette, figure emblématique. En 1779 déjà l’Ambassadeur de France  écrivait à son sujet : «  Sa conduite l’a rendu l’idole du Congrès, de l’armée et du peuple des Etats-Unis ». Le 7 juin 1777 il écrivait lui-même d’ailleurs à sa femme : « Défenseur de cette liberté que j’idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant offrir mes services à cette république (des Etats-Unis) si intéressante, je n’y porte nul intérêt personnel. Le bonheur de l’Amérique est intimement lié au bonheur de toute l’humanité ; elle va devenir le respectable et sur asile de la vertu, de l’honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d’une tranquille liberté ».  Les francs-maçons n’auront aucun mal à déceler dans ces termes des notions qui leur sont familières.

Je reprendrai ici volontiers à mon compte le titre éloquent d’un ouvrage que lui a consacré, mon Ami Robert Kalbach : « L’Hermione, frégate des Lumières » pour  vous inviter dans son sillage à évoquer plus avant la relation La Fayette-Washington.

La première rencontre de La Fayette avec George Washington eut lieu, dit-on, à l’occasion d’un dîner à la « City tavern » à Philadelphie le 31 juillet 1777. Très vite le jeune marquis fut invité à rejoindre sa « famille « militaire américaine. Il avait de toute évidence su convaincre. Mais l’Ambassadeur Benjamin Franklin y avait sa part avec ses recommandations.

L’ambigüité des rapports ne tarda cependant pas à apparaitre. La Fayette fait « major général » par le Congrès américain revendiquait aussitôt le commandement d’une division et porté par sa réelle admiration du héros qu’il considérait déjà comme son père adoptif, il lui donna bientôt du « mon cher Général » . George Washington, pour sa part, considérait ce titre purement honorifique et son tempérament le portait peu aux familiarités. Embarrassé par ces assauts affectifs très latins et par une spontanéité insolite auxquels sa culture anglo-saxonne le préparait mal, le général ménagea cependant le Marquis, prêtant de l’attention aux conseils de Benjamin Franklin qui connaissait le réseau du jeune Français. Il s’efforça donc de ne point trop marquer son impatience. Mais les sollicitations de La Fayette n’étaient pas à son seul bénéfice. Il réclamait aussi bien des égards particuliers pour les autres officiers français arrivés en Amérique en même temps que lui. Des requêtes auxquelles Washington avait le plus grand mal à accéder, craignant de défavoriser des Américains qui, à la différence des Français fraichement arrivés, s’étaient, eux, déjà distingués sur les champs de bataille. Finalement l’opiniâtreté de La Fayette lui valut pourtant d’obtenir le commandement d’une division. Nous voyons là s’esquisser progressivement une nouvelle relation de confiance même si la raison d’Etat ou la raison diplomatique n’étaient pas étrangères aux concessions.

C’est cependant dans l’adversité que Washington découvrira progressivement la dévotion et la fidélité authentiques que lui voue son jeune protégé qui ne comptait pas que des amis dans l’entourage de Washington. Ainsi en va-t-il de la fameuse « cabale de Conway » qui tentera en pure perte de jouer de l’appétit indéniable de gloire du jeune Français pour essayer de l’attirer dans une expédition aventureuse au Canada. Une aventure essentiellement destinée à discréditer Washington lui-même. En dépit de son très jeune âge et de son inexpérience, La Fayette saura habilement déceler et déjouer le piège qui se retournera finalement contre son auteur, le brigadier général Conway. De retour à Valley Forge après cette expédition malheureuse, la Fayette aura bientôt l’occasion de témoigner de son savoir-faire militaire à la bataille de Barren Hill , le 20 mai 1778.

On n’insistera sans doute jamais assez sur un élément psychologique essentiel qui permet de mieux saisir certains choix de La Fayette que nous aurons l’occasion d’évoquer. En effet, Son père était mort dans la guerre franco-anglaise au Québec qui avait pris fin en 1763, tué par un soldat anglais. Un conflit dans lequel la France, pour reprendre la formule de Voltaire, avait « perdu quelques arpents de neige ». Les sentiments d’hostilité viscérale de Gilbert du Mortier, Marquis de La Fayette, à l’égard de ceux qui restaient ses ennemis héréditaires au sens propre du terme, expliquent son appétence pour les expéditions armées au canada dont il gardait la nostalgie d’une reconquête, cette fois au bénéfice de l’Amérique mais toujours au détriment de la perfide Albion.

La Fayette débusque à nouveau un ennemi insoupçonné de son chef adoré à l’occasion de la bataille de Monmouth Court House, le 28 juin 1778, dans laquelle le général Lee se distinguera par son insubordination. Devisant seuls en tête à tête dans leur bivouac, La Fayette et Washington constateront combien l’attitude de Lee le rapproche un peu lus encore l’un de l’autre.

Entretemps, la France et l’Angleterre étaient entrées en guerre et La Fayette avait été promu principal officier de liaison entre force françaises et américaines. Washington qui s’était si souvent senti importuné par des attitudes pressantes du marquis avait désormais appris à prêter une attention considérable à ses efforts. Une relation de confiance était née. C’est ainsi que La Fayette se voit confier la mission de voler au secours d’une flotte expéditionnaire conduite par le Comte d’Estaing sensée reprendre le contrôle de Newport. L’amiral français, constatant que la tempête avait gravement endommagé ses navires, avait amorcé un replis sur Boston mais avait été attaqué dans le détroit et y avait enregistré de lourdes pertes lui valant les railleries des généraux américains en Nouvelle Angleterre. Washington, ulcéré, entendit ne pas en rester là, sachant combien son jeune ami était meurtri. C’est ainsi qu’il lui écrivit pour le conforter : «  L’Amérique estime vos vertus ainsi que vos services et admire les principes qui vous guident. Vos compatriotes dans notre armée vous considèrent comme leur patron…et moi, votre ami, n’ai aucun doute que vous mettrez vos efforts au service du rétablissement de l’harmonie afin que l’honneur, la gloire et l’intérêt mutuel des deux Nations soient promus et cimentés de la manière la plus ferme ». Chacun appréciera le « mon ami » et la subtilité de la formulation qui marque un nouveau degré dans l’évolution des rapports entre les deux hommes. Cependant, tout en cajolant son jeune protégé et flattant son appétence pour la gloire, jamais Washington ne tolèrera les propos ou projets qui seraient de nature à contrarier les intérêts supérieurs des Etats-Unis. Comment eut-il pu en être autrement ?

L’authenticité de l’amitié croissante trouvera encore son expression dans un courrier adressé par Washington à Benjamin Franklin à l’occasion du départ en permission du jeune Français qui séjournera en France de 1779 à1780. On peut y lire comment Washington y déclare sa « très particulière amitié » pour La Fayette qu’il recommande pour « les services qu’il serait en votre pouvoir de lui rendre » ; il s’adresse, ne l’oublions pas,  à son Ambassadeur à Paris .

C’est durant ce séjour que le fils de La Fayette naitra et il sera baptisé des prénoms « George Washington ». La Fayette soulignera dans une correspondance qu’il faut y voir « l’expression de mon respect et de mon amour pour mon cher ami ». Le ton des lettres échangées prend à cette période une tournure de plus en plus affectueuse, en même temps que Washington souligne sa reconnaissance des services rendus. On peut y lire notamment ce témoignage : «  vos efforts ardents et persévérants pas seulement en Amérique, mais depuis que vous êtes retourné en France, à servir les Etats-Unis, votre attention bienveillante à l’adresse des Américains et votre stricte et invariable amitié que vous me portez ont dépassé les premières impressions d’estime et d’attachement que j’éprouvais pour vous, pour devenir un véritable amour parfait et une véritable gratitude, que ni le temps, ni l’absence ne peuvent altérer » Et rendant visite à l’Ambassadeur de France, Washington de lui déclare : « je l’affectionne comme mon propre fils ». L’accès que j’ai pu avoir aux originaux conservés à Anderson House m’a autorisé une lecture souvent émouvante mais aussi très réaliste des rapports entre les deux hommes aux tempéraments si différents mais, ne le perdons pas de vue, par ailleurs étroitement liés par leur commune appartenance à l’ordre maçonnique. Ce n’était d’ailleurs rien que de très normal lorsqu’on sait que pratiquement tous le protagonistes du scénario de l’indépendance dans quelque camp que ce fut, étaient tous et jusqu’au dernier des Francs-maçons plaçant les vertus et l’honneur au dessus de tout.

Le retour de La Fayette aux Etats-Unis en avril 1780, lui fait retrouver son rôle d’officier de liaison et Washington lui manifeste une confiance sans limite, comme il l’indiquera à Rochambeau dans ses correspondances. La nomination de La Fayette à  la tête d’une division légère, sorte d’avant-garde de l’armée continentale chargée d’intervenir en cas d’offensive à New-York en constitue la manifestation la plus éclatante. Parlant parfaitement l’anglais, La Fayette servira aussi d’interprète entre Washington et Rochambeau. Mais l’heure de gloire la plus significative pour La Fayette et dans la relation franco-américaine sera et reseta, bien entendu la victoire de Yorktown. Alors que La Fayette rêvait une fois encore d’une expédition au Canada, Washington l’avait invité à rester en Virginie, pressentant l’importance de sa présence tandis que l’Amiral de Grasse –un autre illustre franc-maçon – commandant la flotte française des Indes occidentales, voguait pour couper la voie à Cornwallis l’obligeant ainsi , avec le concours de Rochambeau, à capituler. Épisode décisif dont l’importance ne fut pas nécessairement perçue comme telle sur l’instant, mais qui devait marquer à tout jamais , et combien, la relation franco-américaine.

Je ne m’étendrai as ici sur le retour en France de la Fayette ni sur son rôle sur la scène politique française. Sauf pour dire qu’il s’emploie à l émancipation des noirs, à la promotion du commerce avec les Etats-Unis et à la tolérance à l’endroit des protestants. Autant d’entreprises dans lesquelles il jouit du soutien de Washington au point que ses adversaires la raillent et le dénomment « le Washington français ». Il reviendra en 1784 pour revoir une dernière fois George Washington à Mount Vernon, le 1er décembre. Washington en fera état dans une lettre émouvante. La Révolution française devait bientôt engloutir le « Washington français ». Les échanges épistolaires se firent plus rares. Mais après avoir ordonné la démolition de la Bastille, La Fayette pensa encore à envoyer une des clefs de la forteresse à Washington en la lui dédiant en ces termes » « comme un fils adoptif à mon père adoptif, comme un aide de camp à mon Général, comme un missionnaire de la Liberté à son patriarche ». Les visiteurs à Mount Vernon peuvent toujours y contempler cette relique révolutionnaire témoin d’une page de notre histoire partagée.

Qu’en est-il après  deux siècles et un peu plus ? La mémoire est là, de part et d’autre. Mais ayons le réalisme de constater qu’elle s’estompe aussi. Chacun a conscience, au moins dans certains segments de la société, de cet héritage qui est gardé jalousement par les héritiers que sont les Cincinnati, et les fils et le filles de la Révolution. La victoire de Yorktown, tournant décisif de l’histoire partagée, est célébré tous les ans et ce n’est pas par hasard que l’HERMIONE a d’abord accosté dans cette ville de mémoire. Mais au-delà de cette conscience historique, les sentiments d’amitié hérités de ce partenariat assez exceptionnel ne sont pas dénués de nuances. Le rapport est souvent complexe entre la France et les Etats-Unis et ne nous met pas, nous le savons bien, à l’abri de désaccords sur la scène internationale. La raison en est sans doute que ces deux pays et leurs dirigeants ont tendance l’un et l’autre à considérer que les principes moraux qui les guident sont valables pour l’ensemble d el ‘humanité et on trouve la une marque typiquement maçonnique héritée des Lumières. Ces principes sont essentiellement les mêmes de part et d’autre : valeur suprême de l’individu, primauté du droit, croyance que la démocratie et les droits de l’homme sont des éléments d’une société internationale harmonieuse. Quand le France et les Etats-Unis diffèrent sur ces principes ou leur interprétation, la portée du désaccord devient tout de suite considérable et nous en connaissons bon nombre d’exemples. Les Américains, qui se considèrent purs et sincères, tendent à mettre en doute l’authenticité de notre attachement à la démocratie et aux droits de l’homme. Les Français, quant à eux, ont parfois accusé les Américains de naïveté, leur prêtant l’idée que le modèle américain de démocratie était applicable indifféremment à tous les pays du monde, quelle que soit leur culture et leur niveau de développement. C’est ce qui est arrivé lorsque l’Amérique a prêché la décolonisation aux pays colonisateurs, dont nous étions.

Inversement, l’Amérique brandissant très fort ses principes moraux, lorsqu’elle nous est apparue les mettre de côté, nos critiques ont été d’autant plus fortes, par exemple lorsque, au nom de la lute contre le communisme et du Maccartisme, il est arrivé aux Etats-Unis de soutenir, singulièrement en Amérique Latine, des régimes non-démocratiques. Chacun garde le souvenir du Chili de Pinochet.

De leur côté les Américains qui ne détestent pas donner des leçons de morale, n’aiment pas toujours en recevoir, surtout de la part de pays européens où ils ont tendance à voir le règne du machiavélisme ou de la « realpolitik » dans le meilleur de cas.

Il advient qu’on nous taxe de cynisme, et qu’on nous accuse d’adopter des positions en politique internationale pour des raisons d’intérêt commercial. Personne n’aura de peine à faire observer que tous les pays du monde poursuivent des intérêts commerciaux et s’efforcent, en même temps que les considérations bassement matérielles ne viennent trop contredire les principes. Ainsi lorsqu’il ya a dispute franco-américaine, comme dans les meilleurs failles, elles portent souvent sur les principes : qui les observe ? Qui les viole ? Qui est coupable de « doubles standards » ? Et quand ces disputes sont trop vives on peut voir s’élever des accusations réciproques d’hypocrisie.

En vérité, dans les heures décisives, chacun constatera que l’héritage de La Fayette et Washington est bien là. N’oublions pas le fameux « La Fayette nous voilà » de la première Guerre mondiale.

Citoyens et Francs-maçons français et américains ne doivent ni ne peuvent oublier  cet  héritage précieux que nous ont légué Georges Washington et La Fayette avec le concours de  Benjamin Franklin ! J’ai tenté de vous y sensibiliser avec l’ambition de le faire fructifier sans tomber dans la facilité d’une hagiographie idyllique. Il n’est que grand temps de le faire  ensemble  en partageant le patrimoine commun comme nos belles et généreuses utopies avec tous les citoyens des deux pays amis et les francs Maçons de bonne volonté! Que la traversée de l’Hermione et les escales américaines puissent fortifier un élan qui a continué de porter ses fruits avec Bartholdi, la statue de la Liberté, les combats et sacrifices partagés durant deux guerres mondiales et tant et tant d’autres engagements communs. Déjà la Grande Loge de New York, en m’invitant à y prendre la parole, demain, le 20 juin, dans le cadre des manifestations autour de l’Hermione, vient de délivrer un message en ce sens et je ne vous cacherai pas mon bonheur de pouvoir le faire avec le Band of Brothers et notre Loge « L’Atlantide ». Je terminerai mon propos en vous remerciant de votre attention et en invitant ceux d’entre vous qui y serez intéressés à d’abord poser des questions auxquelles vous attendriez ici des réponses. Notre association « Hermione 1780 » à Baltimore est là pour  y répondre, notre projet étant de perpétuer cet héritage par la création très prochaine d’une Loge du Grand Orient de France prête à l’accueil.

Je vous remercie de votre attention et nous vous convions, à l’issue de ma conférence et de nos échanges,  à un « petit « wine & cheese » amical.

Alain de KEGHEL

 

 

 

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