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Notre TFC Georges Lerbet a rejoint l’Orient éternel, le 20 Octobre de cette année. Pour tous ceux qui l’ont connu et ont eu la chance de travailler avec lui, c’est une perte immense, gémissons, gémissons... Philosophe et psychologue, Georges Lerbet était un spécialiste reconnu en logique et épistémologie qui a fait porter l’essentiel de ses travaux universitaires sur l’intelligence de la complexité et des paradoxes en éducation.

 

À l’Université de Tours où il a dirigé de nombreux thèses en Sciences de l’éducation et animé un laboratoire de recherches (le GREFED), il avait conservé de nombreux disciples attachés à creuser les sillons qu’il avait ouverts, notamment en ce qui avait trait à la question du rapprochement de la pensée de Stéphane Lupasco avec les acquis de la pensée complexe dans le domaine cognitif.

C’était une préoccupation constante en effet, chez Georges Lerbet, que cette tentative visant à établir des ponts entre son travail de logicien et ceux de Piaget et de Lupasco, quand il entreprenait d'étudier la notion de développement, approfondissant sanscesse cette voie systémique et cognitive pour interroger la vision complexe des systèmes bio-cognitifs et ce qu’il nomme la «rationalité ouverte».

Au-delà de l’exemple qui suit et de son traitement, il nous conviait à une méditation instauratrice sur l’homme en devenir au coeur des sociétés moderne et post-moderne.

Son travail est donc à lire «en transversalité», justifiant dans son osmose avec l’objet traité, d’une «lecture dans la lecture» également herméneutique.

En écrivant «Dans le tragique du monde», Georges Lerbet nous livrait ses réflexions sur un sujet aux frontières de la culture républicaine et de l’éducation en consacrant un ouvrage à la pensée et à la méthode maçonnique, véritable recherche aux frontières, présentant une anthropologie renouvelée du fait maçonnique considéré par niveaux de sens et non de façon linéaire.

Ce traitement de la complexité du fait maçonnique y est de fait envisagé sous un triple aspect:

I. LA CONNAISSANCE MAÇONNIQUE

Passant d’abord en revue les théories courantes de la connaissance, entre l’hétéro-référence (l’homme ne se connaît qu’en se référant à ce qui l’entoure, au monde extérieur), et l’autoréférence (centrée sur l’inné, le génie des individus qui facilite son assimilation), Georges Lerbet nous invite à considérer un troisième niveau de sens, une troisième voie, celle de l’adaptation (ou de la sagesse ?), quand l’homme sait équilibrer les influences que le monde a sur lui avec celles qu’il sait imposer à ce monde.

Théorie faisant la plus grande part aux interactions et qui refuse une vision simpliste de l’univers et de soi-même, celle des visons révélées. Elle débouche sur la prise en compte du tragique de la condition humaine aux racines mêmes de cette démarche: bases d’une recherche de la complexité de la condition humaine, pour une Franc-maçonnerie revisitée, conjuguant raison ouverte et pensée symbolique. Soit, une démarche reposant sur un paradoxe accepté, contemplé, une ambivalence assumée. Et à Georges Lerbet de convoquer ici la pensée d’un Kurt Gödel énonçant que l’épuisement des contradictions est inconcevable rationnellement.

Effort de pensée pour sortir la Franc-maçonnerie de l’univers clos du bipôle ortho / hétérodoxie pour l’inscrire dans celui de la «paradoxie». Celle-ci est de fait familière au franc- maçon habitué en Loge à être entouré de représentations qui ont valeur d’emblèmes et qui, dans le même temps, dépassent, dans la métaphysique vécue, les couples en opposition Lumière / Ténèbres, Équerre / Compas, dans la pensée ternaire, soit Lumière /Ténèbres / Logos, ou encore Équerre / Compas / Livre de la Loi Sacrée, etc.

Autre exemple donné par l’auteur: l’oeil inscrit dans le Triangle est à la fois figure de l’éternité et regard de l’invisible sur le monde et encore symbolique du mouvement, porteur d’une valeur qui lui est propre.

La Franc-maçonnerie n’invite donc à nulle opinion ni croyance «sur laquelle on se crispe pour assurer une rectitude», elle n’exclut aucune hypothèse ni projection individuelle. La méthode maçonnique invite en permanence le franc-maçon à sortir d’une pensée bipolaire «substituant une méta connaissance à celle du croyant servile». «Quand nous passons , écrit l’auteur, d’une logique disjonctive à, une autre, conjonctive, celle du tiers inclus, nous avons procédé à une ouverture général de la pensée » (p. 38). Ceci s’opère donc «dans la reconnaissance de la contradiction en se plaçant à un niveau plus élevé, celui du paradigmatique propre à l’attitude mentale qui fonde la paradoxie» (p.41).

Ce parti pris méthodologique posé, Georges Lerbet examine la question du Grand Architecte de l’Univers, souvent brocardée dans le monde profane. D’abord, cette notion, comprise dans le sens d’une rationalité ouverte, exprime un savoir qui n’est pas forcément en mesure d’être révélé, car ésotérique. Et de rappeler que, dans l’idée de Dieu, l’appel à la géométrisation a tenté un découpage spatial dans le réel alors qu’il s’agit, au-delà des représentations, de mettre à profit l’idée même de découverte en ouvrant la pensée car c’est, comme l’avait vu Averroès, dans son for intérieur que chaque individu fait procéder l’idée divine de façon à la fois potentielle et auto-référente. «Quand l’homme approfondit son intériorité vers plus de vacuité, il conjoint sa connaissance à celle de divinité … dans l’homme, la divinité est une potentialité qui donne sens à la vie de chacun, essentielle et permanente, conjecture fondamentale et improuvable» (p.65).

Georges Lerbet distingue ainsi l’idée de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, de celle des dieux-formes actualisées propres aux différentes cultures. Et de dénoncer à ce propos les réductions positivistes et scientistes qui furent un temps majoritaires chez nombre de francs-maçons au rebours de l’ouverture nécessaire à la rationalité de l’esprit. Pour lui, Oswald Wirth et René Guénon furent lecteurs de cette universalité du Grand Architecte de l’Univers comme symbole initiatique, clef de voûte du symbolisme maçonnique, guide suprême des actions du franc-maçon présidant à la conception de son être moral (Wirth) et encore: Centre Universel contenant toutes choses (Guénon). Chez Jean Pierre Bayard, l’idée majeure qui prévaut est celle du principe créateur et est à Georges Lerbet de terminer : dans la mesure où la divinité équivaut au potentiel incréé vers lequel l’Homme plonge quand il regarde en lui-même: «Dieu seul est laïc».

II. L’ENTRÉE PAR LE NIVEAU DE LA COMMUNICATION MAÇONNIQUE

N’est pas moins édifiante au sens propre. L’information sur la Franc-maçonnerie a alimenté nombre d’ouvrages, contenus dans des bibliothèques entières, polémiques ou initiatiques, scientifiques ou poétiques, et se termine pourtant toujours par un constat ultime: «pour comprendre il faut la vivre». Ce qui ne satisfera jamais la curiosité des profanes.

Au départ, une idée commune: la croyance en l’homme, soit un humanisme, idée chrétienne que cette différence postulée entre la nature humaine et la nature animale, idée au creux de la rupture entre le chercheur et son objet, laquelle aurait permis d’atteindre la vérité de celle-ci et consacrerait le triple triomphe de l’homme, de sa science et de sa raison. Ores, à la fin du 19ème siècle le processus semblait en voie d’achèvement, et, pourtant, il nous fallut pourtant déchanter, car, si la démarche méthodique de la science permettait d’évacuer l’ignorance, on rencontrait de plus en plus un produit nouveau: le non savoir, et c’est dans les années 1970 qu’a pris corps ce que l’on a appelé la «rationalité limitée».

Entre sens et signification, entre savoir et connaissance, il existe bien un troisième terme, lieu de passage obligé et transitoire de l’un à l’autre (p. 86), comme les trois faces du dieu Janus, figures qui jouent et se jouent… dans le «savoir en Loge». Celui-ci s’organise de fait dans trois dimensions:

  1. apprendre un savoir envahi de signifiants acquis et construits par le travail, stade de l’information;
  2. mettre en jeu apprentissages et habilités sociales dans la communication avec autrui, à la relation instauratrice d’une véritable connaissance;
  3. accepter le jeu des antagonismes, au coeur de la démarche suivie, c’est ce qui fonde l’esprit de tolérance, laquelle est de nature à formaliser le passage, car il n’est pas de savoir à l’état stable.

C’est sans doute ce qui rend très difficile la communication de la démarche maçonnique (le fameux secret), car dès le moment où le maçon prend le risque de l’exprimer, dans cet acte même de chercher à en rendre compte, il a déjà dépassé le stade où il se trouvait, ce qui rend l’expérience périlleuse surtout quand cette communication s’exerce en milieu hostile intolérant ou simplement indifférent. La prudence (ou la discrétion) qui s’y attachent tiennent au fait qu’il serait, de ce fait, vain d’espérer d’être compris par autrui, dans une sorte d’épiphanie sociale jamais réalisée (p.97).

Et à Georges Lerbet d’interroger les pratiques - dans ce lieu paradoxal qui se nomme une Loge - qui aident à se saisir du savoir maçonnique, ce qui caractérise cette démarche initiatique dans laquelle le symbole tient une place si importante dans la circulation du message. Ainsi, écrit-il, les francs-maçons luttent-ils pour la conquête d’une gnose que, tels Sisyphe, ils fuient quand ils croient s’en approcher. C’est ce qui fonde la pratique initiatique que Georges Lerbet situe entre quête personnelle solitaire et fusion sociale ;ceci lui permet d’interroger le sens du mot Ordre (dans ordre maçonnique), à la fois garant et véhicule de la démarche.

Dans un monde soumis aux lois de la médiatisation, il faut, pour NTCF Georges, plaider pour ces lieux de médiation voulue et assumée. Il rejoint là NTCF Gilbert Durand, également disparu cette année, (voir Science de l’Homme et Tradition, Paris, Berg, L’île Verte, 1979) en estimant que, dans une société vouée au culte de la transparence et de l’éclairement, il nous faut conserver le droit au luxe nocturne de la fantaisie. C’est à ce prix que le franc-maçon peut chercher à «trouver le sens mystérieux de la vie dans la réalisation singulière qu’est chaque être vivant» (p.124).

III. INSTITUTION ET FRANC-MAÇONNERIE

Sur ce niveau de la relation entretenue par l’ordre maçonnique aux institutions, Georges Lerbet s’efforce de répondre à deux questions:

  1. La Franc-maçonnerie est-elle une religion?
  2. La Franc-maçonnerie a-t-elle pour finalité de faire rêver l’homme? Est-elle une utopie politique?

On le concevra aisément maintenant, il ne peut exister de réponse que paradoxale à ces questions.

Si la religion désigne le lien qui s’est créé entre des individus se sentant concernés par les mêmes devoirs et impératifs sociaux (exotérisme), la Franc-maçonnerie est une religion, et ses règles de vie sont directement inspirées par l’univers judéo-chrétien. On trouvera sur ce point en appui de la thèse de l’auteur, dans l’excellent livre de Patrick Négrier (L’éclectisme maçonnique, Paris, Ivoire Clair, 2003), la confirmation des trois sources religieuses de la Franc-maçonnerie: le christianisme philosophique, le calvinisme et l’anglicanisme.

Si l’on s’attache au plan dogmatique, la Franc-maçonnerie apporte une réponse comportant trois niveaux de lecture, lesquels ne peuvent être atteints que par ceux qui possèdent les clefs de lecture adéquates (donc de plus en plus hermétique et ésotérique) (p. 130). L’adeptat, tel que le décrit Georges Lerbet, est la mise en oeuvre de cet accès aux savoirs cryptés. D’où sa fondation en espaces / temps séparés : Temple et Pratiques de l’égrégore, rituels, etc. Si cet adeptat existe bien en Franc-maçonnerie , il n’existe par contre aucun «culte» maçonnique, et c’est là que se situe la principale différence avec les religions instituées. Quant au corpus doctrinal, il ne tire sa force et sa vigueur que dans le fait que la maçonnerie spéculative vise bien par sa méthode à établir pour chacun une opinion raisonnée. Non religion au sens institué, donc, la Franc-maçonnerie possède pourtant bien un statut religieux du fait de son caractère initiatique fermé, mais dont l’effort moral n’est pas extériorisé explicitement en raison du caractère de progression individuelle prévu par le processus initiatique. À la question «la Franc-maçonnerie est-elle une religion comme les autres?», Georges Lerbet répond donc en utilisant la distinction émise par Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, soit entre, d’une part, la morale close, frileuse, et réductrice, et, d’autre part, la morale ouverte, accueillante à la variété des hommes et à leur culture (celle-ci résistant mieux que celle-là aux variations de l’environnement).

La Franc-maçonnerie accueille et initie. Elle ne va pas chercher ses membres. Chacun y adhère en adulte et de plein gré, en homme libre. Elle ne demande aucun reniement religieux ou politique. Elle se veut méthode pour aider l’adepte à grandir dans sa quête d’un «principe» (p.136). Si elle ne se reconnaît dans aucune religion, elle les accepte toutes car elle vise à opérer l’échange entre les Hommes par une méthode de communication mise au service de la Tradition. Elle assume de ce fait le tragique de l’existence sans le nier. Elle ne se situe pas parmi les autres religions mais ailleurs.

Georges Lerbet aborde alors la question très controversée et délicate de l’extériorisation de la Franc-maçonnerie. Rappelant que nombre de Francs-maçons ont perdu la vie du fait de leur extériorisation en régime totalitaire et que d’aucuns risquent, encore de nos jours, leur situation à ce prix, il en montre les deux pôles, là encore inscrits dans un paradoxe: Il est impossible au francmaçon engagé dans sa quête de communiquer l’incommunicable, mais il est aussi nécessaire d’informer le public sur cette quête sauf à passer pour mépriser le reste de l’humanité (puisque justement le franc-maçon se voue au service de l’Humanité, à son perfectionnement spirituel, moral et social). Là encore, la voie à suivre se trouve sans doute dans l’entre deux, et est à l’auteur de dénoncer et les prétentions prêtées aux francs-maçons à régenter la cité (auxquelles certains ont pu succomber à certaines périodes de l’histoire), et les thèses du «complot maçonnique» fondées sur l’ignorance, la médisance, l’intolérance et le rejet d’une famille de pensée différente dans des sociétés à forte tendance normalisatrice. Thèses exploitées par, on l’a vu, les pires extrêmes.

Si le franc-maçon s’efforce d’être un homme social et libre, il est aussi un homme singulier, situé dans son temps, et ne peut se prendre pour l’Homme Universel. Parce que sa démarche est fondée sur la paradoxie, sur cette culture de l’entre deux, la Francmaçonnerie constitue sans doute une forme d’antidote face à la montée des intégrismes de tous bords, à une culture de la suspicion et de la délation, un espoir pour l’homme qui reste celui d’une libération possible.

A la question d’ordre politique («la Franc-maçonnerie conserve-t-elle donc le projet de faire rêver l’homme?»), Georges Lerbet répond en évacuant l’idée d’établir une sorte d’Eden maçonnique d’où seraient exclues toutes les contradictions, et invite le lecteur à une lecture tragique du monde. Passant en revue les formes de gouvernement qui ont été les nôtres, il rappelle que l’utopie repose sur une logique binaire, celle d’univers clos (on en trouvera moult exemples des plus humains avec Thomas More aux plus inhumains avec les soviets, via les socialistes utopiques et autres…), alors que, justement, la méthode maçonnique apprend à l’initié que rien n’est transparent ni gagné d’avance. L’esprit gagne donc beaucoup à expulser de son domaine l’idée d’une utopie magique et cette idée d’un monde clos et stabilisé. Paradoxalement, la Franc-maçonnerie apprend que plus l’homme connaît le monde, moins il le connaît.

Entre espaces privés et espace public, dans leurs enchevêtrements, le tragique s’impose à la conscience individuelle et collective, et c’est sans doute de ce côté qu’il faut chercher la leçon apportée par l’initiation maçonnique, entre auto et hétéroréférence, entre autrui et soi-même, dans l’expérience vécue de la démocratie en loge. Et à de Georges Lerbet de conclure sur les éléments que la Franc-maçonnerie peut apporter à l’éthique du monde moderne:

  1. assumer l’incongruité pratique du rêve sociétal;
  2. abandonner la visée d’atteindre la transparence d’autrui;
  3. faire l’expérience, paradoxale pour l’homme, d’assumer sa solitude ontologique en la partageant avec autrui. «Car notre seule certitude, écrit-il, c’est l’incertitude!».

Ici semble bien résider une des valeurs cardinales du franc-maçon, dans cet essai où l’auteur sait concilier mise à distance critique et travail sur le sens d’une démarche qui trouve paradoxalement ses origines et son développement entre la tradition mythologique la plus antique et les surgissements libératoires du siècle des Lumières. Nous y lisons, pour notre part, une des caractéristiques de la post-modernité telle qu’exprimée par NTCF Michel Maffesoli (Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1996, p.255), selon quoi mythologies et discours ne sont que des manières complémentaires d’exprimer une même chose: le retour d’une conception globale de l’homme dans son environnement naturel et social.

Et la lecture de Georges Lerbet nous permet de saisir, à propos de notre objet, l’importance que peut revêtir un mythe incarné.

Georges Bertin

Angers, lundi 28 octobre 2013

D’après Lerbet Georges, Dans le tragique du monde, Paris, Edimaf, Essentiels, p.191

 

GEORGES LERBET, QUELQUES TRAVAUX PARMI TANT…

Piaget, Paris, 1973, Éditions universitaires, p.139

Pédagogie et systémique, Presses Universitaires de France, Paris, 1997

Système, personne et pédagogie, une nouvelle voie pour l'éducation, Paris, 2e éd. ESF, 1993, p.156

L'Autonomie masquée, Histoire d'une modélisation, Paris, L'Harmattan, 1998

Approche systémique et production de savoir, Paris, L'Harmattan, 1993

Le Kadosh Franc-maçon, Edimaf, 2003

La Franc-maçonnerie quête spirituelle et philosophie, Vega, 2005

Une expérience maçonnique, Vega, 2011

Spinoza 421, Entre croyance et doute, Paris, L'Harmattan, 2012

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